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Ami de Léopold Sédar
Senghor depuis 1931, alors qu'il préparait avec lui Normale sup,
Aimé Césaire n'a cessé, par ses poèmes (Cahier
d'un retour au pays natal), qui éblouissaient André
Breton, et par ses nombreuses pièces de théâtre (La
Tragédie du roi Christophe, Une saison au Congo...) ou ses
essais (Discours sur le colonialisme), de décliner le thème
de la négritude. Et de militer pour la dignité de l'homme
noir. Mais le maire poète de Fort-de-France fut aussi en 1946 le
rapporteur à l'Assemblée nationale de la loi sur la départementalisation
de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion
©
Marc Enguerand
Aimé
Césaire. Un militant pour la dignité de l'homme noir.
Vous
qui avez tant contribué, depuis un demi-siècle, par vos
livres et vos poèmes, à réveiller ceux qui subissent
le racisme, croyez-vous, à l'heure de la conférence de Durban,
que ce mal soit toujours aussi puissant?
Je ne sais pas s'il est toujours aussi puissant mais, en tout cas, il
n'est pas mort. Il a évolué, il prend de nouvelles formes.
Bien entendu, il n'y a plus la traite des nègres, mais ce n'est
pas pour autant que leur sort soit devenu aujourd'hui normal, humainement
digne. Le racisme est encore une réalité même s'il
varie selon les pays.
A Durban, un certain nombre d'ONG n'ont pas hésité à
accuser l'Etat d'Israël de racisme antipalestinien...
Ce n'est évidemment pas par racisme que l'Etat d'Israël agit
comme il agit contre les Palestiniens. Ce n'est pas parce qu'ils sont
arabes! C'est un Etat qui se sent menacé et donc se bat par tous
les moyens. Bien sûr, il y a des dérives, mais ce n'est pas
parce que les Palestiniens sont de telle race ou de telle couleur. Le
mobile, ce n'est pas le racisme, ce serait plutôt le nationalisme.
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Le chantre de la négritude
Sachant que jamais
les Martiniquais ne congédieraient celui qu'ils appellent
affectueusement «Papa Aimé», Aimé Césaire
a choisi lui-même de quitter la scène politique en
mars dernier en renonçant, après cinquante-six ans
passés à l'hôtel de ville de Fort-de-France,
à se présenter aux municipales. Mais, à 88 ans,
le maire poète, le chantre de la négritude, n'entend
pas abandonner pour autant ses chers administrés. Ni la poésie.
Nous recevant dans le vaste bureau laissé à sa disposition
à l'ancienne mairie, il explique, dans le cadre de l'émission
L'Invité de la semaine - L'Express-RFI, que, à
ses yeux, «créer une ville et un poème, c'est
un peu la même chose». Puis, bien que fatigué
par une récente intervention chirurgicale, il tient, avant
de prendre congé, à nous faire faire le tour du propriétaire
de cette coquette mairie coloniale 1900, où il a reçu
le général de Gaulle et André Malraux, à
nous ouvrir le vieux théâtre en cours de restauration,
où Louis Jouvet s'est produit jadis.
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Etes-vous
favorable à des réparations pour les peuples victimes du
racisme?
Il est déjà très important que l'Europe en soit venue
à admettre la réalité de la traite des nègres,
ce trafic d'êtres humains qui constitue un crime. Mais je ne suis
pas tellement pour la repentance ou les réparations. Il y a même,
à mon avis, un danger à cette idée de réparations.
Je ne voudrais pas qu'un beau jour l'Europe dise: «Eh bien, voilà
le billet ou le chèque, et on n'en parle plus!» Il n'y a
pas de réparation possible pour quelque chose d'irréparable
et qui n'est pas quantifiable. Reste que les Etats responsables de la
traite des nègres doivent prendre conscience qu'il est de leur
devoir d'aider les pays qu'ils ont ainsi contribué à plonger
dans la misère. De là à vouloir tarifer ce crime
contre l'humanité...
L'Afrique garde-t-elle encore des séquelles de ce trafic d'esclaves
des siècles précédents?
C'est évident. On a vidé un continent en déportant
ses populations, ses forces vives. On l'a donc affaibli durablement. A
l'heure actuelle, la plupart des habitants des Antilles sont les descendants
de ceux qui ont subi la traite des nègres. Des peuples nouveaux
sont nés mais, malgré tous les efforts qu'on a faits pour
oublier, tout cela reste gravé au fin fond de notre mémoire.
On ne peut pas oublier et il ne faut pas oublier. La réalité
la plus profonde de l'homme, elle est là. Je sais que j'ai été
déporté, je sais que j'ai été séparé
de moi-même, je sais que j'ai été humilié.
La xénophobie est-elle une nouvelle forme de racisme?
Non, il faut être précis dans le vocabulaire, la xénophobie,
c'est le mépris, voire la peur de l'autre. Ce peut être fondé
sur la couleur de peau, mais pas forcément sur elle. C'est le refus
de l'autre. Il faut habituer l'homme au respect de l'autre.
Avez-vous rencontré aussi un racisme anti-Blanc?
Moi, je ne suis pas raciste anti-Blanc. Il y a des Blancs que je déteste
mais ce n'est pas du tout parce qu'ils sont blancs! Je suis un homme de
cultures avec un «s». Je crois et respecte les cultures européenne,
grecque, romaine. Je ne les renie pas du tout, c'est très enrichissant.
Il y a aussi une culture africaine. Il y a une culture chinoise, indienne.
Je respecte profondément tout ce que l'homme a fait pour rendre
la vie vivable et la mort affrontable. Tous les hommes, tous les continents
ont essayé d'agir en ce sens et cet effort extraordinaire de tous
ces groupes humains mérite d'être étudié, car
l'on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de ressemblances. Et c'est cela
qui fait l'humanité.
La créolité et l'africanité, est-ce la même
chose?
La créolité, c'est le fait d'être né ici. Il
y a des Noirs ou des Blancs créoles. C'est une société
plurielle. Mais si je dois faire un reproche à certains créoles,
il s'adresse à ceux qui s'affirment créoles pour mieux prendre
leurs distances avec le continent africain, le continent originel.
Il y a un ressentiment des Antillais à l'égard de l'Afrique?
Oui, un sentiment inconscient. Je me souviens d'avoir rencontré,
pas très loin de la rue d'Ulm, à l'époque à
j'étais à l'Ecole normale supérieure, un grand gaillard
parfaitement noir, très diplômé et dont je tairai
le nom. Cet Antillais s'est approché de moi et m'a dit: «Césaire,
j'aime beaucoup ce que tu fais, mais pourquoi cette hantise de l'Afrique?»
Il a alors essayé de me convaincre que l'Afrique, c'était
précisément celle qu'il nous fallait oublier. Cela m'a profondément
choqué. L'Afrique est une terre de souffrance, d'humiliation. Je
préfère la voir comme une terre de dignité, une terre
d'espérance. Un des maux dont nous avons souffert du fait de la
colonisation, c'est l'aliénation. C'est-à-dire l'oubli de
soi-même, de ses racines.
Etes-vous inquiet pour l'Afrique?
Je suis inquiet car c'est une chose très importante d'avoir chassé
le colonialisme, mais il y a d'autres combats à mener, notamment
contre les rivalités, la guerre des ethnies. Il faut que les Africains,
les descendants d'Africains, nous luttions contre nous-mêmes pour
surmonter ces clivages existants et hérités du passé.
Il faut aussi lutter contre l'afropessimisme.
«Que
les Antillais soient des hommes responsables de leur destin»
Vous êtes
inquiet pour l'avenir du continent africain. Le seriez-vous aussi pour
celui des Antilles?
C'est une terre menacée et fragile, mais il faut être confiant.
Il y a encore beaucoup de progrès à faire, car tous les
hommes ont droit au développement de la culture, à la dignité.
Le régime colonial était fondé sur l'irresponsabilité:
d'un côté, les maîtres, qui étaient là
pour diriger, de l'autre, les subordonnés, qui devaient obéir.
C'était intolérable. Ce qu'il faut, c'est qu'aujourd'hui
les Antillais soient des hommes responsables de leur destin. On ne va
pas passer notre temps à gémir, à quémander.
Nous ne voulons pas être, selon la fameuse formule, «des mendiants
exigeants et ingrats», ni «les danseuses de la République».
Il faut prendre notre destin en main tout en acceptant de faire partie
d'un grand ensemble français. Il s'agit de parler franchement à
nos amis qui sont des partenaires, il faut travailler tous ensemble pour
faire de l'homme antillais un homme responsable, un homme à part
entière. Pendant des siècles, nous les Martiniquais avons
lutté pour la liberté alors que nous étions des esclaves.
En 1848, ce fut le résultat de la lutte incessante et des révoltes
des nègres, même si les abolitionnistes européens
nous ont aidés à conquérir notre liberté.
Après la liberté, nous avons eu un autre objectif: l'égalité.
Quand la Martinique, après la Seconde Guerre mondiale, a voulu
devenir un département français, c'est moi qui ai été
le rapporteur de la loi. En 1945, quand on m'a pressenti pour cette mission,
j'ai hésité, car j'ai pensé à nos ancêtres,
à notre identité et à ce qu'il en resterait si nous
devenions des Français à part entière. Mais je me
suis rendu compte que c'étaient les gens du peuple qui tenaient
le plus à ce que la Martinique devienne un département français.
Il faut toujours faire attention à ce qu'il y a derrière
les mots. Ainsi, pour eux, cela signifiait en réalité devenir
les égaux des Français de France, avec les mêmes droits
sociaux, les mêmes salaires. J'ai donc voulu qu'il y ait une formule
nous permettant de garder notre identité, de rester nous-mêmes
tout en étant solidaires des autres.
Comment vivez-vous aujourd'hui ce qui se passe en Corse, cette autre
île qui est aussi un département français?
Il y a des traditions propres à la Corse. Je constate les difficultés
des hommes politiques français face au problème corse. Il
faut que la France fasse preuve à la fois de sagesse et de générosité
pour essayer de trouver un statut raisonnable. C'est vrai aussi en Martinique,
il y a un problème d'identité, mais une solution fondée
sur la violence ne peut pas être une bonne solution, ça je
ne le crois pas.
Qu'est-ce que cela signifie pour la Martinique: «Régler
son problème d'identité»? Cela veut-il dire être
autonome, indépendant?
Pour moi, c'est être autonome, au sens politique du terme. La France
a toujours été en retard dans ce domaine-là. Il y
a certes des progrès, mais il y a le poids de l'Histoire: «La
République est une et indivisible...» Ça avait sa
grandeur car, au XVIIIe siècle, on croyait à l'universalité.
Souvenez-vous de Saint-Just, conventionnel admirable, arrivant en Alsace
et de son étonnement en découvrant l'influence germanique
et la langue alsacienne: «Que ne parlent-ils français si
leur coeur est français?» Voilà, il lui manquait le
sens du régional, du particulier...
Aujourd'hui, la République est une, mais peut-elle être
divisible?
Bien sûr qu'elle est divisible! C'est un phénomène
général. On assiste, à l'heure actuelle, au réveil
des identités: les Basques veulent être basques, les Bretons
veulent être bretons. Ici, pendant très longtemps, les Martiniquais
n'avaient qu'une obsession: «Etre français! Etre français!
Etre français!» Maintenant, ils veulent aller plus loin:
il ne serait pas sage de ne pas tenir compte de ce réveil des identités...
André Breton a dit de vous: «C'est un Noir qui manie la
langue française comme il n'est pas aujourd'hui un Blanc pour la
manier...» Alors, l'orfèvre que vous êtes est-il inquiet
pour l'avenir de la langue française?
Il faut inventer des mots nouveaux car il y a des réalités
nouvelles qu'il faut bien nommer. Il convient de lutter pour défendre
notre langue. La francophonie peut aussi être un lien, un facteur
de solidarité. Nous avons intérêt à créer
entre pays francophones une communauté d'intérêts.
Avec tact et délicatesse. Nous avons quelque chose en commun, une
culture, une histoire... Vous croyez que cela m'est indifférent
de lire Rabelais? Bien sûr que non! De même, je ne suis insensible
ni aux malheurs, ni aux victoires français auxquels nous, Martiniquais
avons participé au nom d'idéaux qui souvent sont aussi les
nôtres...
Créer
un poème et créer une ville,
c'est un peu la même chose.
Vous avez
été le maire de Fort-de-France pendant cinquante-six ans,
jusqu'en mars dernier... Désormais, vous avez plus de temps à
consacrer à la poésie?
A longueur de journée, je suis encore assailli par les problèmes
de mes anciens administrés. Le peuple martiniquais est un peuple
que j'aime profondément, je suis soucieux de son avenir. Et Fort-de-France
est une ville dont je connais l'histoire. Rien de ce qui est martiniquais
ne m'est indifférent. La poésie? Il n'y a pas d'antinomie
entre l'activité poétique et l'activité municipale.
Créer un poème et créer une ville, c'est un peu la
même chose. Ce qui m'anime, c'est la volonté de créer,
la volonté de faire, de bâtir dans le présent, dans
l'avenir... Enfin, être poète, c'est aller au plus profond
des choses et de soi-même... C'est en lisant mes poèmes que
je me connais, que je retrouve mes fantômes et mes fantasmes...
Que dites-vous aux jeunes Martiniquais qui viennent solliciter vos
conseils pour cheminer dans l'existence?
J'évoque un de mes professeurs de philo au lycée Louis-le-Grand.
Il nous disait que Kant ramenait tout à ces trois questions fondamentales:
Qui suis-je? Que dois-je faire? Que m'est-il permis d'espérer?
Eh bien, je crois que c'est encore valable et voici mes réponses:
Qui suis-je? Un nègre martiniquais. Que dois-je faire? Me conduire
en homme digne de ce nom. Que m'est-il permis d'espérer? Le développement
de l'homme, la solidarité avec l'humanité. Et si demain
les Martiniquais doivent garder un souvenir de moi, je souhaite que ce
soit simplement celui d'un homme qui les aimait et, avant toute chose,
se sentait membre de leur communauté.
propos recueillis par Alain Louyot et
Pierre Ganz, parus dans l'Express du 13/09/2001
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